Vercors : Les animaux dénaturés
“Et les voilà partis. Le dialogue qui s’ensuivit ne vaut pas d’être rapporté : ce que deux écrivains peuvent dire sur leur métier n’intéresse que les écrivains.”
“Bon sang que c’est difficile d’exprimer une idée de manière compréhensible !”
“- Quoi qu’il en soit, dit Doug, le professeur Kreps a raison : ce sont des cris, ce n’est pas un langage.
- Qu’appelle-t-ton langage ? dit Pop. S’il faut pour mériter ce nom une grammaire et une syntaxe, bien des tribus primitives ne savent pas parler. Les Vedahs de Ceylan disposent à peine de cent ou deux cents mots, qu’ils se contentent de débiter à la queue leu leu. Je dis qu’il y a langage dès que des sons articulés désignent des objets ou des faits, des sensations ou des sentiments qui varient avec la place et le choix des sons.
- Mais alors, selon vous, les oiseaux parleraient ?
- Si l’on veut - mais leurs chants sont trop pauvres en modulations distinctes pour qu’on les puisse vraiment qualifier de langage.
- Alors les cris des tropis sont-ils assez riches ? Nous retombons dans l’histoire du tas de cailloux, soupira Doug. Combien faut-il de mots ou de sons distincts pour mériter le nom de langage ?
- C’est bien là le hic, dit Pop.”