Lecturesjude on 21 août 2009 06:51
- Au lieu de débloquer, Félisque, dis-nous plutôt la raison du pourquoi t’esposes ta bite aux zuzagés du métro, l’interrompt Bérurier, optant soudain pour le tutoiement propice aux épanchements.
- L’explication en est simple, messieurs : je n’avais plus de quoi lire. Or, pour moi, être sevré de lecture, c’est comme pour un poisson d’être privé d’eau, la lecture constituant mon élément naturel.
- Et qu’est-ce qui t’empêche de lire, boug’de vieux nœud ?
- L’absence de livres, tout bonnement. C’est un argument sans réplique, n’est-ce pas ?
(…) Il sent notre incompréhension et y remédie :
- Vous m’objecterez que des livres, il en existe toujours, fait le professeur en nous désignant la librairie voisine. Apparences, messieurs ! Apparences ! Duperie ! Faux et usage de faux ! Depuis un quart de siècle, il n’y a plus de livres car il n’y a plus d’auteurs. Les auteurs, les vrais, je sais leurs œuvres par cœur depuis Homère jusqu’à Louis-Ferdinand Céline. Je sais Platon, je sais Clément Marot, Louise Labbé, Rabelais, Montaigne, Corneille, les autres, tout le beau monde. Je sais même Malraux, et pourtant hein ? Bon. Mais à présent c’est fini : plus personne. Le désert ! Des gens mal informés redoutent la fin du monde, alors qu’elle a déjà eu lieu !
La littérature d’aujourd’hui ? Connais pas. Il n’y a plus d’aujourd’hui. Donc plus de littérature. De temps à autre, quelque diable me poussant, j’entre chez ces marchands de papier qu’on appelle encore libraires, je me demande fortement pourquoi. Je prends ce qu’ils nomment un ouvrage fraichement imprimé. Je l’ouvre. J’y glisse un regard de voyeur. Malédiction ! De la purée de mots ! De la déconfiture d’idées ! De la moisissure de pensées. Et quelle syntaxe ! Quel charabia ! Quelle usurpation ! Quel abus d’impression ! Prestement, je referme. Pas vu pas pris. Je laisse le néant au néant. Le vide me donne le tournis, mes bons amis. Je rentre chez moi, la tête et la queue basses, douloureux, privé. Oh, mon Dieu, pourquoi n’ont-ils plus rien à dire et ne savent-ils plus le dire ? Pourquoi ont-ils perdu leur langue ? Pourquoi s’obstinent-ils à déshonorer Gutenberg ? Les Lettres sont désormais fossilisées? On lit des livres un peu comme on déchiffre des gravures rupestres. La Pléiade, et c’est tout ! Mais c’est vieux, ça. Car l’art prend de la bouteille. Rembrandt, bravo, mais au musée ! Vous vivriez en compagnie d’un Rembrandt, vous autres ? Alors, Buffon, Voltaire, Rousseau, à force, merde ! Je voudrais une expression d’à présent, moi. J’ai besoin d’une littérature pour cesser de me morfondre. Oui, messieurs, je montre ma queue dan les couloirs du Métropolitain, c’est vrai. Je ne suis pas particulièrement sadique, enfin pas davantage que n’importe qui; mais si j’agis de la sorte c’est pour faire quelque chose, comprenez-vous ? Pour créer de l’émotion ! Ce faisant, je provoque une sensation publique. Donc, je fais œuvre sociale. La nature m’a doté d’un sexe d’envergure, grand merci à elle; en l’exhibant, je l’exprime; j’imprime des sensations multiples : indignation, admiration, hypocrisie, convoitise, rêverie, etc. Bref, j’accomplis bon gré mal gré un acte littéraire, vous me suivez bien ? Je marque l’esprit, le remue, l’impressionne. Mon geste est une écriture. Ça saute aux yeux, j’espère ?