“Bientôt, elle serait effrayée par ce sentiment. Mais contre les sentiments personne ne peut rien, ils sont là et ils échappent à toute censure. On peut se reprocher un acte, une parole prononcée, on ne peut se reprocher un sentiment tout simplement parce qu’on n’a aucun pouvoir sur lui.”
“A la fin de ma visite à l’hôpital, il a commencé à raconter des souvenirs. Il m’a rappelé ce que j’ai dû dire quand j’avais seize anns. A ce moment, j’ai compris le seul sens de l’amitié telle qu’on la pratique aujourd’hui. L’amitié est indispensable à l’homme pour le bon fonctionnement de sa mémoire. Se souvenir de son passé, le porter toujours avec soi, c’est peut-être la condition nécessaire pour conservier, comme on dit, l’intégrité de son moi. Afin que le moi ne rétrécisse pas, afin qu’il garde son volume, il faut arroser les souvenirs comme des fleurs en pot et cet arrosage exige un contact régulier avec des témoins du passé, c’est-à-dire avec des amis. Ils sont notre miroir; notre mémoire; on n’exige rien d’eux, si ce n’est qu’ils astiquent de temps en temps ce miroir pour que l’on puisse s’y regarder. Mais je m’en fous de ce que je faisais au lycée ! Ce que j’ai toujours désiré, depuis ma première jeunesse, depuis mon enfance peut-être, ç’a été tout autre chose : l’amitié comme valeur élevée au-dessus de toutes les autres. J’aimais dire : entre la vérité et l’ami, je choisis toujours l’ami. Je le disais par provocation mais je le pensais sérieusement. Je sais aujourd’hui que cette maxime est archaïque. Elle pouvait être valable pour Achille, l’ami de Patrocle, pour les mousquetaires d’Alexandre Dumas, même pour Sancho qui était un vrai ami de son maître, en dépit de tous leurs désaccords. Mais elle ne l’est plus pour nous. Je vais si loin dans mon pessimisme que je suis prêt aujourd’hui à préférer la vérité à l’amitié.
(…) Dumas a écrit l’histoire des mousquetaires avec un recul de deux siècles. Etait-ce déjà chez lui la nostalgie de l’univers perdu de l’amitié ? Ou la disparition de l’amitié est-elle un phénomène plus récent ?
- Je ne peux pas te répondre. L’amitié, ce n’est pas le problème des femmes. (dit-elle)
- Que veux-tu dire ? (dit-il)
- Ce que je dis. L’amitié, c’est le problème des hommes. C’est leur romantisme. Pas le nôtre.